mardi 3 novembre 2009

Derby, Guerlain


"Barbare et très civilisé", nous dit la publicité qui a accompagné le lancement de Derby en 1985... Voilà un passionnant programme auquel on ne va pas manquer de revenir, mais d'abord un peu d'histoire.

Il y a dix-sept ans que j'ai poussé la porte d'une parfumerie pour la première fois. C'était donc en 1992, et les grands succès d'alors s'appelaient Samsara, Coco, Miss Dior ou Calèche. La sortie d'un nouveau parfum était un événement assez rare, et les rayons des boutiques ne souffraient pas de la surpopulation actuelle. Enfin et surtout, les marques ne se retranchaient pas encore derrière des réglementations douteuses pour faire disparaître de la composition de leurs chefs d'oeuvre les ingrédients les plus coûteux, et quelle que soit la qualité des parfums récemment sortis il semble qu'ils ne pourront jamais rivaliser, en termes d'opulence et de texture, avec ce qui se faisait alors.

Tout cela pour dire que lorsqu'on pénètre dans les supermarchés d'eaux de toilette aujourd'hui, l'odeur générale qui vous accueille n'a plus rien à voir avec ce qu'elle était ce fameux jour de 1992 : comment espérer qu'il en soit autrement quand alors on flottait entre les volutes de Tsar et du N°5, tandis qu'il faut désormais se frayer un chemin pour ne pas succomber aux relents du 1 million de Paco Rabanne ou du Elle d'Yves Saint Laurent ? Cette odeur si particulière qui m'accueillit, cette composition arbitraire et envoûtante, je ne l'ai jamais oubliée et, dans une certaine mesure, c'est un peu celle à la recherche de laquelle je n'ai cessé de courir.

Ce jour-là, du haut de mes treize ans, j'étais reparti avec un flacon d'Habit Rouge, un choix qui avait estomaqué la vendeuse tant il lui semblait audacieux et que je n'ai par la suite jamais regretté (Habit Rouge et moi avons eu une belle et assez longue histoire dont il me plaît à penser qu'elle n'est peut-être pas totalement finie). J'étais d'ailleurs resté en admiration devant l'étagère qui contenait les parfums Guerlain, Vetiver et Habit Rouge en bonne place, et Derby à côté, que j'avais senti rapidement mais qui avait alors moins retenu mon attention (trop viril, trop astringent sans doute).

Et puis plus rien. Jamais je n'ai recroisé Derby ensuite, et à vrai dire je l'avais même complètement oublié jusqu'à ce que, il y trois ou quatre ans seulement, l'existence de ce parfum me revienne en mémoire et que je réalise (enfin !) qu'il avait disparu du circuit. J'avais entre-temps parfait mon éducation et le souvenir diffus de ce jus étonnant me le rendait soudain à nouveau essentiel. Par chance, à peu près à la même période, j'appris dans la presse que Guerlain, profitant de la réouverture de sa boutique mère sur les Champs-Elysées, comptait ressortir Derby dans une édition particulière. Cela me réjouit jusqu'à ce que je m'aperçoive que la généreuse opération avait permis au prix de faire trois pirouettes, tandis que le parfum lui-même, quoi qu'assez fidèle aux vagues réminiscences qu'il me restait, semblait malgré tout avoir subi le régime maigre auquel ses frères et soeurs avaient tous eu l'obligation de se mettre quelques mois auparavant.

Pas découragé, c'est sur eBay que j'ai pu retrouver (au Texas !) un vendeur disposant d'un flacon de Derby neuf, datant de l'époque où je l'avais senti (Derby avait déjà été reconditionné dans un flacon différent de celui qui avait été créé pour lui à sa sortie, et l'objet qui m'était proposé à l'achat était justement ce deuxième flacon, le même qu'Habit Rouge, plus élégant que le premier à mon goût). Quelque deux cents dollars plus tard, je reçus par courrier le précieux contenant, et là...

Et là, stupeur : une gigantesque claque me traversa la figure. Ma madeleine. Un retour immédiat dans la parfumerie de mon adolescence. Et une beauté prodigieuse, richissime, altière.

J'ai compris immédiatement que Guerlain ait pu, pendant un temps, déparer sa collection de ce joyau : tout ici respire un luxe total, une abondance vertigineuse, un monde où le prix n'a pas la moindre importance. Derby est sans doute ce qui est sorti de mieux de la maison Guerlain mais il n'y avait pas vraiment la place pour ce genre de créature à la fin du XXème siècle qui partout faisait des coupes franches, supprimait les couleurs, atténuait la fantaisie et calfeutrait l'opulence. La crise oubliée, le goût du beau(coup) revenu, on ne pouvait se passer plus longtemps d'un pareil triomphe.

Barbare et très civilisé, donc : oui, c'est tout à fait ça, barbare et civilisé exactement comme l'odeur de tous ces parfums mélangés qui flottait dans la boutique en 1992. Barbare car une telle débauche d'essences précieuses (cuir, vétiver, santal, poivre, patchouli...) confine en effet à une forme de barbarie ; civilisé pourtant, car on sent là la patte d'un Jean-Paul Guerlain rompu à la manipulation de ses petites fioles, puisant dans les plus chères pour en tirer juste ce qu'il faut et composer à la fin un tableau fabuleux, un chypre véritable d'une fraîcheur éclatante aux premières notes et d'une richesse démesurée ensuite, sans que jamais l'on s'égare ou l'on ait l'impression que c'en est trop.

Derby étincelle, force le respect et l'admiration. C'est la quintessence d'un style, la signature d'un homme avisé qui sait au premier coup d'oeil reconnaître ce qui est supérieur. Une composition suprême, en quelque sorte, comme il n'est pas dit qu'on en revoie un jour...

3 commentaires:

  1. Oh ! que voilà un magnifique plaidoyer !
    Il me reste un peu de cette essence précieuse, au fond d'un flacon haut et étroit, dont je ne me séparerai jamais
    jusqu'à l'heure ultime.
    J'espérais que peut-être, un jour, sait-on jamais ...

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  2. Qu'espériez-vous, Hervé ? Vous piquez ma curiosité !

    Je le porte très rarement en vérité : son faste est fait pour les moments extraordinaires. Je comprends sans peine que vous chérissiez ainsi le fond de votre flacon...

    Merci pour votre visite ici, en tout cas !

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  3. Ah comme je vous comprends! J'ai moi aussi, un jour au mitant des 80's, poussé la porte d'une parfumerie de province (Bérangère à Cavaillon) pour acheter (je m'en souviens encore) un flacon de Lagerfeld classique (pour homme) et je suis reparti avec en cadeau une miniature du Guerlain pour homme qui venait juste de sortir: DERBY. Une semaine plus tard, regrettant le Lagerfeld que je n'avais plus envie de porter, je retournai dans cette même parfumerie pour acheter (en flacon 100ml car on avait encore le choix flacon/vapo) ce qui allait devenir Mon Parfum pour les 15 ans à venir. Début 2000 il est devenu introuvable avant d'âtre réédité en 2004, mais reformulé et depuis, rien ne sera plus jamais pareil...

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