jeudi 19 novembre 2009

Cannabis, Malin + Goetz


En bien des choses et en parfumerie particulièrement, le changement me plaît et m'amuse. Ma collection n'est pas gigantesque, mais au fil des ans je constate que ma fidélité n'a jamais duré très longtemps. Au fond, cela me plaît assez, et il me plaît d'associer à telle ou telle époque un parfum savamment choisi.

En matière de bougies parfumées en revanche, le changement ne m'amuse pas du tout. J'ai d'abord fait des tentatives qui se sont avérées peu concluantes (Feu de Bois de Diptyque, Bottega Veneta n°2 etc.) jusqu'au jour où je suis tombé sur la magnifique bougie Miel de Diptyque, légère, juste un peu musquée pour donner à mon intérieur cette vague odeur de luxe que j'affectionne tant sans que cela semble "parfumé", justement.

Mon appartement coulait des jours heureux dans l'insouciance d'avoir enfin trouvé son identité odorante quand, arrivé à bout de mon stock, je découvris que la célèbre marque du boulevard Saint Germain avait supprimé cette référence de son catalogue et l'avait remplacée par un autre "Miel" beaucoup plus sucré et pas du tout à mon goût. La quête devait donc reprendre et prenait de plus en plus l'allure d'un tonneau des Danaïdes.

Et par un extraordinaire que je n'ai pas fini de remercier, à la faveur d'un dîner chez des amis, je découvris la bougie Cannabis de Malin + Goetz, marque new-yorkaise jusqu'alors inconnue de moi. Sauts de l'ange, roulements de tambour, acrobaties et applaudissements : bien loin de véhiculer l'insupportable odeur d'un joint de fin de soirée, âcre et collante, celle-ci sent bon, mais bon ! C'est en fait une composition boisée assez classique faisant la part belle au patchouli, sans pour autant (c'est heureux) lui laisser l'occasion de répandre sa panoplie un peu roots. En fait, hormis le génial coup marketing, le choix de ce nom étonne un peu tant il me semble inapproprié à cette odeur certes présente mais tellement équilibrée, riche et élégante... Quoi qu'il en soit, j'espère que celle-ci ne connaîtra pas l'avanie de feu mon Miel ! Par chance, les régulières ruptures de stock chez French Trotter à Paris, seul revendeur agréé en France pour l'instant, augurent d'un avenir qui fait respirer mon appartement de soulagement...

mardi 10 novembre 2009

Miel de Bois, Serge Lutens


C'est lors d'un dîner au Bon, rue de la Pompe à Paris, un restaurant que je vous recommande particulièrement si vous avez envie de savoir ce que le 16ème arrondissement a dans le ventre, qu'un déclic a eu lieu en moi et que Miel de Bois, le plus unanimement décrié de tous les parfums Lutens, est passé du statut de persona non grata à celui d'idole dans ma collection. Une femme assise à la table à côté de la mienne le portait, et je le reconnus aussitôt, parfaitement différent de l'insupportable odeur d'encaustique qui m'était restée en mémoire lors de mon premier et unique essai, et pourtant indubitablement le même.

Miel de Bois n'oeuvre pas pour son propre succès, c'est là le moins que l'on puisse dire. L'ouverture se fait sur cette note de cire totalement improbable en parfumerie, une note si piquante qu'on s'écrierait presque "fuyez !" A-t-on envie de sentir la table de salle à manger ? Pas que je sache.

Cela ne tombe pas si mal, car cette impression désagréable ne dure pas : une ou deux minutes après l'application commence la véritable mise en place de Miel de Bois, la restitution étonnamment fidèle et pure d'une toute simple odeur de miel, magnifiée, ample, suave, véritablement délicieuse et (miracle !) dépourvue de toute mièvrerie. Du miel et du bois, comme son nom l'indique, et un équilibre parfait entre douceur et rugosité.

Ce parfum ne ressemble qu'à lui-même, ce qui n'est évidemment pas le moindre de ses charmes, et il me semble composer à côté de ses frères Daim Blond et Fleurs de Citronnier un triptyque très à part dans la production de Serge Lutens, comme un exercice de style autour de trois notes : miel, iris et musc. A Fleurs de Citronnier la lumière, la légèreté ; à Daim Blond la finesse, le goût sûr et le sens de la mesure ; à Miel de Bois le caractère et l'audace. Selon l'humeur, on pourra facilement préférer l'un ou l'autre, et retrouver en trame une racine commune, travaillée comme nulle part ailleurs, traduisant cet éternel goût de la variation cher à Serge Lutens.

Il reste de Miel de Bois après quelques heures un fond beaucoup plus "classique" que son départ ne le laissait présager, comme un atterrissage tout en douceur après un voyage inoubliable, qui lui donne une personnalité incroyablement attachante. C'est un parfum complexe, un compliment qu'on s'adresse, une récompense que l'on s'offre et qui séduira votre entourage après qu'il vous aura conquis. Il semblerait d'ailleurs que son premier abord hostile en ait découragé plus d'un, et que Shiseido ait pris la décision de le rapatrier aux Salons du Palais Royal exclusivement : c'était probablement sa place dès le départ, aussi il faut sans doute se réjouir de cette annonce. A titre personnel, je regrette pourtant sa sortie de la gamme export : j'ai toujours trouvé les flacons longilignes de cette série d'une élégance bien supérieure aux petites cloches de la galerie de Valois. Mais qu'importe : êtes-vous prêt ?

mardi 3 novembre 2009

Derby, Guerlain


"Barbare et très civilisé", nous dit la publicité qui a accompagné le lancement de Derby en 1985... Voilà un passionnant programme auquel on ne va pas manquer de revenir, mais d'abord un peu d'histoire.

Il y a dix-sept ans que j'ai poussé la porte d'une parfumerie pour la première fois. C'était donc en 1992, et les grands succès d'alors s'appelaient Samsara, Coco, Miss Dior ou Calèche. La sortie d'un nouveau parfum était un événement assez rare, et les rayons des boutiques ne souffraient pas de la surpopulation actuelle. Enfin et surtout, les marques ne se retranchaient pas encore derrière des réglementations douteuses pour faire disparaître de la composition de leurs chefs d'oeuvre les ingrédients les plus coûteux, et quelle que soit la qualité des parfums récemment sortis il semble qu'ils ne pourront jamais rivaliser, en termes d'opulence et de texture, avec ce qui se faisait alors.

Tout cela pour dire que lorsqu'on pénètre dans les supermarchés d'eaux de toilette aujourd'hui, l'odeur générale qui vous accueille n'a plus rien à voir avec ce qu'elle était ce fameux jour de 1992 : comment espérer qu'il en soit autrement quand alors on flottait entre les volutes de Tsar et du N°5, tandis qu'il faut désormais se frayer un chemin pour ne pas succomber aux relents du 1 million de Paco Rabanne ou du Elle d'Yves Saint Laurent ? Cette odeur si particulière qui m'accueillit, cette composition arbitraire et envoûtante, je ne l'ai jamais oubliée et, dans une certaine mesure, c'est un peu celle à la recherche de laquelle je n'ai cessé de courir.

Ce jour-là, du haut de mes treize ans, j'étais reparti avec un flacon d'Habit Rouge, un choix qui avait estomaqué la vendeuse tant il lui semblait audacieux et que je n'ai par la suite jamais regretté (Habit Rouge et moi avons eu une belle et assez longue histoire dont il me plaît à penser qu'elle n'est peut-être pas totalement finie). J'étais d'ailleurs resté en admiration devant l'étagère qui contenait les parfums Guerlain, Vetiver et Habit Rouge en bonne place, et Derby à côté, que j'avais senti rapidement mais qui avait alors moins retenu mon attention (trop viril, trop astringent sans doute).

Et puis plus rien. Jamais je n'ai recroisé Derby ensuite, et à vrai dire je l'avais même complètement oublié jusqu'à ce que, il y trois ou quatre ans seulement, l'existence de ce parfum me revienne en mémoire et que je réalise (enfin !) qu'il avait disparu du circuit. J'avais entre-temps parfait mon éducation et le souvenir diffus de ce jus étonnant me le rendait soudain à nouveau essentiel. Par chance, à peu près à la même période, j'appris dans la presse que Guerlain, profitant de la réouverture de sa boutique mère sur les Champs-Elysées, comptait ressortir Derby dans une édition particulière. Cela me réjouit jusqu'à ce que je m'aperçoive que la généreuse opération avait permis au prix de faire trois pirouettes, tandis que le parfum lui-même, quoi qu'assez fidèle aux vagues réminiscences qu'il me restait, semblait malgré tout avoir subi le régime maigre auquel ses frères et soeurs avaient tous eu l'obligation de se mettre quelques mois auparavant.

Pas découragé, c'est sur eBay que j'ai pu retrouver (au Texas !) un vendeur disposant d'un flacon de Derby neuf, datant de l'époque où je l'avais senti (Derby avait déjà été reconditionné dans un flacon différent de celui qui avait été créé pour lui à sa sortie, et l'objet qui m'était proposé à l'achat était justement ce deuxième flacon, le même qu'Habit Rouge, plus élégant que le premier à mon goût). Quelque deux cents dollars plus tard, je reçus par courrier le précieux contenant, et là...

Et là, stupeur : une gigantesque claque me traversa la figure. Ma madeleine. Un retour immédiat dans la parfumerie de mon adolescence. Et une beauté prodigieuse, richissime, altière.

J'ai compris immédiatement que Guerlain ait pu, pendant un temps, déparer sa collection de ce joyau : tout ici respire un luxe total, une abondance vertigineuse, un monde où le prix n'a pas la moindre importance. Derby est sans doute ce qui est sorti de mieux de la maison Guerlain mais il n'y avait pas vraiment la place pour ce genre de créature à la fin du XXème siècle qui partout faisait des coupes franches, supprimait les couleurs, atténuait la fantaisie et calfeutrait l'opulence. La crise oubliée, le goût du beau(coup) revenu, on ne pouvait se passer plus longtemps d'un pareil triomphe.

Barbare et très civilisé, donc : oui, c'est tout à fait ça, barbare et civilisé exactement comme l'odeur de tous ces parfums mélangés qui flottait dans la boutique en 1992. Barbare car une telle débauche d'essences précieuses (cuir, vétiver, santal, poivre, patchouli...) confine en effet à une forme de barbarie ; civilisé pourtant, car on sent là la patte d'un Jean-Paul Guerlain rompu à la manipulation de ses petites fioles, puisant dans les plus chères pour en tirer juste ce qu'il faut et composer à la fin un tableau fabuleux, un chypre véritable d'une fraîcheur éclatante aux premières notes et d'une richesse démesurée ensuite, sans que jamais l'on s'égare ou l'on ait l'impression que c'en est trop.

Derby étincelle, force le respect et l'admiration. C'est la quintessence d'un style, la signature d'un homme avisé qui sait au premier coup d'oeil reconnaître ce qui est supérieur. Une composition suprême, en quelque sorte, comme il n'est pas dit qu'on en revoie un jour...