vendredi 22 janvier 2010

First, Van Cleef & Arpels


On reconnaît une fête élégante à deux choses : le ballet des garçons portant haut leur plateau de flûtes de champagne millésimé, et le sillage diffus et immanquable de First flottant nonchalamment parmi les convives.

La première création de Van Cleef & Arpels est l'archétype du parfum luxueux : une structure florale classique réalisée avec la plus grande rigueur à l'aide de matières premières de prix ; une présence réelle mais altière, un peu hautaine, qui sait se distinguer de la masse ; une parenté avec des aînés prestigieux (N°5, Arpège) qui le rend finalement assez familier sans pour autant jamais verser dans le pastiche ou la pâle copie.

On évolue donc sur un voile de rose, d'iris, de tubéreuse habillé de notes légèrement fruitées en tête, emporté par des aldéhydes d'une finesse étourdissante, avant de se poser dans une douceur de crème sur un lit d'ambre, de santal, de mousse de chêne et de civette. Cela se passe sans une secousse, sans l'ombre d'un chuintement, avec l'assurance calme et posée que l'on acquiert à force de vivre à l'abri du risque. En fermant les yeux, on se représente une belle femme blonde dans la trentaine, le pied posé sur l'accélérateur d'une vieille Jaguar, en route pour l'agaçant destin de celles qui n'auront jamais vraiment rien à perdre... Un parfum chabrolien.

mercredi 13 janvier 2010

cK one, Calvin Klein


cK one est une météorite qui a traversé le ciel à une vitesse vertigineuse et s'est écrasée à la surface de la Terre en provoquant un séisme comme on n'en connaîtra probablement plus avant longtemps. Comme pour le Christ, il y a l'Avant et l'Après...

On ne va pas raconter l'histoire à nouveau, tout le monde la connaît : l'année même ou Dior prépare Dolce Vita, un riche boisé construit autour d'un sillage de rose, Calvin Klein prend tout le monde à rebrousse-poil et porte le coup de grâce à l'image traditionnellement bourgeoise de la parfumerie en proposant ce qu'il a été convenu d'appeler un "non-parfum", une odeur de propreté fraîche conditionnée comme un dissolvant et vendue sur une image jeune, jeune, jeune. Raz-de-marée, succès immédiat, ouverture de la boîte de Pandore et tout ce qui s'ensuit... Fermez le rideau.

J'ai détesté cK one à sa sortie. J'ai déjà parlé de stridence en parfumerie (l'expression n'est pas de moi) : en voilà le véritable prototype, avec sa note florale synthétique ultra aiguë posée sur un doux musc blanc tout aussi synthétique. Je n'ai alors rien compris à ce truc, et je dois dire qu'aujourd'hui encore je n'y comprends toujours pas grand chose. Quoiqu'il en soit, après une longue période où il s'est (quand même !) fait plus rare, je l'ai à nouveau senti sur quelqu'un dans la rue il y a un ou deux ans et j'ai alors été frappé par la simplissime beauté qui chatouillait mes narines. Etonné, je me suis empressé de l'acheter et de l'essayer enfin, chose que je n'avais encore jamais faite : miséricorde ! Encore et toujours cette pestilentielle odeur assourdissante, aussi suave et agréable qu'un feu d'artifices de canards très au-dessus de la clef de sol...

Au bout du compte, et au delà de l'icône qu'il a été à une certaine époque, cK one m'apparaît aujourd'hui comme un parfum paradoxalement très difficile à s'approprier. Sans que je ne connaisse ses critères, il semble ne révéler ses charmes que sur certaines peaux, ou peut-être tout simplement dans la diffusion vague de son sillage. Il me faudrait être à deux mètres de moi-même pour l'apprécier, là où, malgré tous les efforts du monde, je ne serai jamais... Voilà une caractéristique tout à fait singulière, qui explique sans doute l'espèce de love-and-hate relationship que j'entretiens avec lui. A réserver à ceux que vous voulez tenir à distance, donc... ;)

samedi 9 janvier 2010

Borneo 1834, Serge Lutens

En 2005, j'étais en pleine Lutensmania. J'avais en quelques mois fait l'acquisition de Cuir Mauresque, Chêne, Vetiver Oriental et Fumerie Turque, ce dernier me semblant alors toucher au sublime tant il résumait à merveille l'orientalisme capiteux qui me faisait rêver chez le beau Serge. Lorsque j'appris qu'il s'apprêtait à sortir son patchouli, je ne tins plus en place : Serge Lutens s'attaquant à l'ingrédient le plus exotique qu'il me semblait exister à l'époque, voilà qui promettait une apothéose.

En réalité, lorsqu'est finalement sorti Borneo 1834, ma déception fut à la mesure de l'irrationnelle attente qui l'avait précédée. Beaucoup plus sobre que je ne l'espérais, presque terreux, étonnamment proche d'un parfum de Thierry Mugler bien connu : A*Men, j'ai ressenti une certaine tristesse, car on était si loin du traitement fastueux caractéristique de la marque que j'eus tout simplement l'impression de voir ma seule chance de trouver un patchouli taillé sur mesure pour moi réduite en fumée.

Toujours à la même époque, j'étais modérateur d'un forum consacré à ce même Serge Lutens, forum grâce auquel j'ai fait de fort belles rencontres. Le forum n'existe plus aujourd'hui, la passion s'est calmée, mais les membres principaux sont devenus des amis. Parmi eux, un jeune homme qui, à l'inverse de moi, a trouvé avec ce Borneo 1834 le compagnon de route qu'il attendait depuis toujours, et qui a illico presto chassé Vetiver Oriental sur la tablette de sa salle de bains. Cela me semblait parfaitement incongru, mais après tout ce n'était pas mon affaire.

Lui habitant Bruxelles et moi Paris, et Borneo 1834 restant un oiseau plutôt rare, je n'ai jamais croisé le sillage de ce dernier ailleurs que dans son cou, lors des retrouvailles que nous organisons parfois. Entre-temps, j'ai découvert d'autres parfumeurs et fait le tri dans ma collection Lutens pour m'apercevoir, au bout du compte, qu'il en restait bien peu que j'avais réellement envie de porter. J'en étais arrivé au point même que ce Borneo 1834 m'était totalement sorti de la tête... jusqu'à aujourd'hui.

Je reviens de chez cet ami à l'instant qui, comme de juste, portait son fidèle parfum. Soudain cela m'a frappé comme ce Borneo 1834, contrairement à beaucoup d'autres chez Lutens, est d'une beauté évidente. Une valse entre deux notes centrales très simples, le cacao amer et le patchouli, emmenées par la présence d'une note camphrée très prononcée et singulière. Le patchouli, souvent collant voire saturé, apparaît ici dans une version très sèche, très feuillue, incroyablement naturelle. L'espèce de rusticité qui se dégage de l'ensemble est extrêmement touchante, inédite à ma connaissance en parfumerie (je n'arrive à lui trouver aucun équivalent, en tout cas), et n'empêche pas ce Borneo 1834 de revêtir un aspect caressant, soyeux et apaisant qui m'a complètement séduit.

La ressemblance avec A*Men, due à ce pas-de-deux commun entre patchouli et cacao, est réelle, mais on pourrait la comparer à deux amis de corpulence et de personnalité différentes qui essaieraient les mêmes vêtements : sur l'un, très avenant et un peu direct, on ne pourrait s'empêcher de penser que cet ami veut se faire remarquer, tandis que sur le second, plus discret et à la démarche plus souple, on n'y prêterait pas autant attention tout en se demandant d'où peut venir ce charme qu'on lui trouve.

Pour avoir pratiqué ses parfums avec beaucoup de sérieux, je trouve qu'il est parfois arrivé à Serge Lutens de s'égarer un peu ou de tourner en rond : avec Borneo 1834, il me donne aujourd'hui l'impression, à l'inverse, d'être allé exactement à l'essentiel et d'avoir produit un jus captivant et en même temps désarmant de naturel, peut-être l'une de ses plus grandes réussites, confidentielle et sous-estimée.

dimanche 3 janvier 2010

French Lover, Editions de Parfums Frédéric Malle


L'anecdote qui lui a donné son nom plante le décor : alors qu'elle retrouvait Frédéric Malle lors d'un déjeuner new-yorkais où il portait justement l'essai qui allait devenir le parfum final, une amie se serait exclamée à mi-voix en l'embrassant : "Hmm, very French Lover !"

Celui qui, paradoxalement donc, s'appelle Bois d'Orage sur le marché américain complimente la gamme déjà considérable des Editions de Parfums en citant deux de ses composants emblématiques, le fugace Angéliques sous la pluie et le stupéfiant Vétiver extraordinaire pour créer, du mot même du parfumeur, "le parfum d'homme absolu". Si le programme semblait ambitieux pour ne pas dire prétentieux, force est de constater que le résultat parvient à atteindre sa cible en plein mille : French Lover séduit en un éclair, avec le naturel presque agaçant de celui qui n'a pas besoin de se donner de mal.

Angélique et vétiver sont donc, sans surprise, la toile de fond de cet élégant paysage, territoire familier agrémenté d'épices, de bois, de musc et d'un encens d'une finesse remarquable qui rappelle un peu l'odeur d'une mine de crayon, évoquant un univers érudit et très rive gauche. L'ensemble, d'une sobriété impeccable, sent un luxe contemporain reposant sur l'association intelligente et inédite d'ingrédients connus mais choisis parmi les meilleurs.

Au bout du compte, French Lover donne envie de se tenir bien droit et donne spontanément confiance : il accompagnera avec brio la personnalité discrète d'un homme sûr de son goût qui n'a pas besoin de faire d'esbroufe pour être remarqué. Un parfum d'une grande classe.