samedi 9 janvier 2010

Borneo 1834, Serge Lutens

En 2005, j'étais en pleine Lutensmania. J'avais en quelques mois fait l'acquisition de Cuir Mauresque, Chêne, Vetiver Oriental et Fumerie Turque, ce dernier me semblant alors toucher au sublime tant il résumait à merveille l'orientalisme capiteux qui me faisait rêver chez le beau Serge. Lorsque j'appris qu'il s'apprêtait à sortir son patchouli, je ne tins plus en place : Serge Lutens s'attaquant à l'ingrédient le plus exotique qu'il me semblait exister à l'époque, voilà qui promettait une apothéose.

En réalité, lorsqu'est finalement sorti Borneo 1834, ma déception fut à la mesure de l'irrationnelle attente qui l'avait précédée. Beaucoup plus sobre que je ne l'espérais, presque terreux, étonnamment proche d'un parfum de Thierry Mugler bien connu : A*Men, j'ai ressenti une certaine tristesse, car on était si loin du traitement fastueux caractéristique de la marque que j'eus tout simplement l'impression de voir ma seule chance de trouver un patchouli taillé sur mesure pour moi réduite en fumée.

Toujours à la même époque, j'étais modérateur d'un forum consacré à ce même Serge Lutens, forum grâce auquel j'ai fait de fort belles rencontres. Le forum n'existe plus aujourd'hui, la passion s'est calmée, mais les membres principaux sont devenus des amis. Parmi eux, un jeune homme qui, à l'inverse de moi, a trouvé avec ce Borneo 1834 le compagnon de route qu'il attendait depuis toujours, et qui a illico presto chassé Vetiver Oriental sur la tablette de sa salle de bains. Cela me semblait parfaitement incongru, mais après tout ce n'était pas mon affaire.

Lui habitant Bruxelles et moi Paris, et Borneo 1834 restant un oiseau plutôt rare, je n'ai jamais croisé le sillage de ce dernier ailleurs que dans son cou, lors des retrouvailles que nous organisons parfois. Entre-temps, j'ai découvert d'autres parfumeurs et fait le tri dans ma collection Lutens pour m'apercevoir, au bout du compte, qu'il en restait bien peu que j'avais réellement envie de porter. J'en étais arrivé au point même que ce Borneo 1834 m'était totalement sorti de la tête... jusqu'à aujourd'hui.

Je reviens de chez cet ami à l'instant qui, comme de juste, portait son fidèle parfum. Soudain cela m'a frappé comme ce Borneo 1834, contrairement à beaucoup d'autres chez Lutens, est d'une beauté évidente. Une valse entre deux notes centrales très simples, le cacao amer et le patchouli, emmenées par la présence d'une note camphrée très prononcée et singulière. Le patchouli, souvent collant voire saturé, apparaît ici dans une version très sèche, très feuillue, incroyablement naturelle. L'espèce de rusticité qui se dégage de l'ensemble est extrêmement touchante, inédite à ma connaissance en parfumerie (je n'arrive à lui trouver aucun équivalent, en tout cas), et n'empêche pas ce Borneo 1834 de revêtir un aspect caressant, soyeux et apaisant qui m'a complètement séduit.

La ressemblance avec A*Men, due à ce pas-de-deux commun entre patchouli et cacao, est réelle, mais on pourrait la comparer à deux amis de corpulence et de personnalité différentes qui essaieraient les mêmes vêtements : sur l'un, très avenant et un peu direct, on ne pourrait s'empêcher de penser que cet ami veut se faire remarquer, tandis que sur le second, plus discret et à la démarche plus souple, on n'y prêterait pas autant attention tout en se demandant d'où peut venir ce charme qu'on lui trouve.

Pour avoir pratiqué ses parfums avec beaucoup de sérieux, je trouve qu'il est parfois arrivé à Serge Lutens de s'égarer un peu ou de tourner en rond : avec Borneo 1834, il me donne aujourd'hui l'impression, à l'inverse, d'être allé exactement à l'essentiel et d'avoir produit un jus captivant et en même temps désarmant de naturel, peut-être l'une de ses plus grandes réussites, confidentielle et sous-estimée.

Aucun commentaire:

Enregistrer un commentaire