mardi 30 novembre 2010

Beauty, Calvin Klein


Qu'un parfum porte un nom présomptueux, cela est presque attendu : d'Allure à Power, de Youth Dew à Jolie Madame, l'histoire de la parfumerie est rythmée de personnages parés des plus nobles qualités, et l'on s'y est tant habitué qu'il est bien rare qu'on y fasse encore attention. Qu'une marque, en revanche, sorte cet hiver un parfum nommé Beauty, voilà qui ne manque pas d'inciter à sentir de quoi il s'agit : derrière l'évidence et la suprématie du mot repose une promesse qu'on ne peut s'empêcher de vouloir prendre pour soi--qui, en effet, ne voudrait pas au moins une fois sentir l'odeur de la beauté, surtout quand on peut se l'approprier contre une petite centaine d'euros ?

Faites demi-tour : Calvin Klein mériterait tout simplement un bon gros procès pour publicité mensongère. Beauty ne sent pas mauvais, mais il sent tout sauf beau : il ment comme il respire, grossièrement, sans s'excuser de sa supercherie balourde, empruntant le cocktail fleuri-sucré qui avait déjà fini par écoeurer son monde à l'époque de son premier bal, lorsqu'on l'a découvert au coeur du Fidji de Guy Laroche, ô combien plus subtil, et échoué l'an dernier avec une réussite relative dans l'Idole d'Armani (quelqu'un en a-t-il des nouvelles, d'ailleurs ?...).

On connaît la difficulté pour les marques de trouver des noms qui ne soient pas encore déposés : que va-t-on devenir si même les plus précieux servent à vendre des horreurs sans âme ? Au moins Lady Million a-t-il l'honnêteté de ne pas cacher sa vraie nature : Beauty, lui, est un vol.

mercredi 24 novembre 2010

Miss Dior, Christian Dior


La maison Christian Dior n'a pas toujours été le refuge des jet-setteuses un peu cocottes qui, de Porto Cervo à Dubrovnik, promènent à leur bras le dernier sac à la mode. Avant John Galliano régnait au 30, avenue Montaigne un climat de luxe feutré et exigeant qui n'ouvrait pas ses portes à tout le monde : on était reçu là comme dans un club et comprenait au premier coup d'oeil l'exclusivité de l'endroit. L'esprit a aujourd'hui bien disparu de la célèbre boutique parisienne mais survit tant bien que mal dans le parfum le plus Dior que la marque ait jamais sorti : Miss Dior.

Son nom est une plaisanterie : rien, dans l'austère beauté de son sillage, n'évoque la fraîcheur ou la spontanéité d'une demoiselle. Miss Dior est un monument d'aristocratie, froid, impeccable, tenant le monde à bonne distance par une verdeur intense qui douche toute tentative de sensualité. On le reçoit en plein visage comme l'éducation d'une enfant bien née : ce n'est pas une caresse, c'est une humiliation. Devant si peu de tendresse, on serait tenté de reculer... Ce serait compter sans le prodige de ce parfum extraordinaire : une espèce de désaccord captivant, une course-poursuite étrange entre le vétiver et la mousse de chêne qui vient créer, au milieu de ce lac imperturbable, le rythme qui a failli lui manquer. Il est d'une autre époque, assurément, mais c'est sans doute devant l'assurance suprême qui en émane que l'on reste, aujourd'hui plus que jamais, stupéfait et ravi. Voilà un parfum littéralement impressionnant.

dimanche 21 novembre 2010

Deneuve, Catherine Deneuve


Puisque nous observons actuellement un retour aux fondamentaux en parfumerie, j'écris aujourd'hui un billet à propos d'un parfum trop tôt disparu qui, j'en suis certain, connaîtrait ces temps-ci un succès immense si une équipe bien inspirée songeait à le remettre sur le marché : il s'agit de Deneuve, l'un des premiers "parfums de stars", conçu pour le marché américain et finalement échoué en France sans grande campagne pour le soutenir. Las, son succès fut mitigé, et il ne tarda pas à être retiré de la vente dans une discrétion absolue.

Pourtant, quel parfum ! Un bijou d'élégance, de tenue, de féminité. Un chypre vert dans la plus pure tradition, c'est-à-dire à la fois capiteux et grave, séduisant mais maniéré, un vrai parfum en somme, travaillé, copieux, opulent, imprégné du lustre prodigieux de son époque qui n'économisait ni sur le brushing, ni sur le rouge à lèvres, ni sur l'épaisseur du manteau. Et ce Deneuve sentait bon, scandaleusement bon, promenant ses notes de rose et de jasmin sur un duvet de mousse de chêne, de vétiver, de santal et de patchouli tout simplement magnétique.

Je serais curieux de savoir qui reste propriétaire de la formule aujourd'hui : il a certes disparu depuis fort longtemps mais nul doute que le prestige de son initiatrice, gigantesque et intact, suffirait à attirer sur son nom l'attention qu'il n'a pas assez reçue lors de son lancement. Auréolé de cette pastille vintage que tant vénèrent désormais, il connaîtrait sans doute l'heure de gloire qui lui a manqué. Mais je rêve, à double titre : la chose ne semble pas d'actualité d'une part, et de l'autre il y aurait fort à parier que cette formule, saturée de matières aujourd'hui interdites, serait rafistolée selon des méthodes que nous avons déjà souvent vues à l'oeuvre chez Dior ou Guerlain et qui ont dénaturé suffisamment de mythes pour qu'on se contente du souvenir du sillage Deneuve, décidément splendide.

mercredi 3 novembre 2010

Essenza, Acqua di Parma


Après une décennie à deux têtes, tiraillée entre les sorties commerciales fruitées-boisées-musquées d'une part et la naissance et l'âge d'or d'une parfumerie dite "de niche" souvent expérimentale d'autre part, de récents lancements me donnent l'impression que l'époque revient à une forme beaucoup plus classique, plus formelle, avec en filigrane la référence à des codes clairement bourgeois qui remettent le parfum à sa place originale : un produit de luxe. Ainsi donc le bouquet floral Love, Chloé, l'envolée verte de Bas de Soie chez Serge Lutens ou la délicieuse astringence d'un Grey Vetiver par Tom Ford. Chacune dans leur domaine, ces trois nouveautés fleurent bon la salle de bains d'antan--la poussière en moins.

Lorsqu'Acqua di Parma a remis son eau de cologne sur le devant de la scène au début des années 2000 à grands renforts de marketing, je n'ai pas vraiment été impressionné : ce n'était qu'une eau de cologne, en effet, certes fraîche comme il se doit mais aussi diablement poudrée et surtout très volatile. Après plusieurs variations (Assoluta, Intenza) chargées d'améliorer ce défaut caractéristique des colognes, la marque revient aujourd'hui avec une troisième interprétation dont je n'attendais pas grand chose de plus. C'est donc non sans stupeur et joie que j'ai découvert Essenza la bien nommée : une empreinte de cologne, toute sa trame de A à Z, la fraîcheur, l'aspect légèrement boisé en fond, et cette élégance à toute épreuve pour couronner le tout, mais ensemble magnifiés, amplifiés, portés à une intensité nettement supérieure à l'original. Essenza possède cette qualité vitale au succès d'un parfum pourtant souvent oubliée ces dernières années : elle sent bon, immédiatement et longtemps, et s'inscrit sur le fond comme sur la forme dans cet apparent retour à un goût des belles choses dont je parlais en préambule. Une cologne suprême, un bijou de classicisme.