vendredi 17 décembre 2010

Boucheron pour homme, Boucheron


Après Madame, Monsieur.

Curieusement, si le premier parfum féminin de Boucheron est un oriental fleuri soufflant une tiédeur délicieuse et suggestive, son pendant masculin, sorti trois ans plus tard, a tout du classique ciselé qui surveille ses gestes et son langage. Boucheron pour homme est une eau de toilette fraîche et boisée comme il en existe beaucoup, c'est-à-dire très propre sur elle et assez bon chic bon genre, à ceci près que son créateur a eu l'excellente idée d'introduire au coeur du parfum des notes fleuries discrètes mais bien présentes qui lui confèrent un sillage original, beaucoup plus aérien que la plupart de ses confrères, presque aldéhydé.

En vérité, il rappelle Eau Sauvage dès les premières notes, sans toutefois le plagier. L'axe fleuri, central mais vraiment très subtil chez Christian Dior, est ici mis en valeur et revêt un aspect poudré extrêmement distingué. Boucheron pour homme joue sa belle partition piano piano, sans esbroufe, comptant sur la qualité de ses ingrédients pour faire savoir autour de lui à qui l'on a affaire. Le fond boisé est d'une structure impeccable et lui assure une tenue très satisfaisante. Sur un homme d'âge mûr, il sera parfait ; sur un homme plus jeune, il deviendra franchement ravageur.

Je déconseille à quiconque d'offrir ce parfum à son partenaire : le laisser en liberté diffuser derrière lui cette mélodie olfactive élégante et bien tournée revient à vouloir tester les limites de son couple au delà de toute raison. Personne n'aime se mettre en danger à ce point-là.

mercredi 15 décembre 2010

Eau de Parfum, Boucheron


En voilà un qui m'a littéralement pris à contrepied : Boucheron se lançant dans la parfumerie, cela m'évoquait aussitôt un de ces chypres monumentaux, une débauche de notes opulentes qui, jouant sur les habitudes et les codes, auraient composé un énième monument du parisianisme olfactif.

Mais non : le premier parfum Boucheron, c'est un voyage lointain, une douce caresse, un rêve. Les notes de tête sont là un court instant pour servir de détonateur et aussitôt vous dépayser en faisant danser deux fleurs blanches que j'ai d'habitude grand mal à supporter : la tubéreuse et la fleur d'oranger, qui ici émerveillent par leur caractère lisse, onctueux et accueillant. On est très loin de l'effet narcotique et entêtant qu'elles procurent d'ordinaire.

Ce parfum très fleuri appartient toutefois à la catégorie des orientaux, et il leur fait honneur : on sent très vite l'odeur confortable et suave de la vanille qui, mêlée aux baumes et à la fève tonka, contrebalance l'ardeur aiguë de la tubéreuse avec une langueur délicieuse.

Boucheron pour femme est un parfum du soleil et un parfum du corps, une danse endiablée en même temps qu'une sieste sur la plage. Son évolution, très progressive, semble faite pour accompagner les heures de la journée : vibrante le matin, rayonnante à midi, puis s'assoupissant lentement jusqu'au point du jour, elle passe d'un moment à l'autre avec un faste tranquille. Décidément, rien dans ce parfum n'évoque le rythme de Paris... sinon qu'un joyau pareil, aussi exotique soit-il, ne peut sans doute trouver meilleures vitrines que celles de la place Vendôme pour briller.

dimanche 12 décembre 2010

Diva, Emanuel Ungaro


J'ai longtemps pensé--non sans snobisme--que Diva était, par excellence, le parfum de la provinciale qui voulait jouer à la grande dame, de celles qui mettent tous leurs bijoux avant d'aller au restaurant. Si aujourd'hui encore cela ne me semble pas totalement faux, je trouve en revanche l'idée extrêmement sympathique : avec un nom un peu pompeux, un flacon drapé très couture, un jus rutilant, voilà quelque chose qui ne se dissimule pas et semble vouloir profiter du moment présent quoiqu'on puisse en penser autour. Par ailleurs, il m'arrive souvent de comparer parfum et musique et je crois que rarement ce mariage n'a été aussi pertinent que dans le cas de Diva.

Diva est une coloratura qui monte dans les aigus avec un éclat et une chaleur étourdissants : une composition méridionale, colorée, lumineuse et brillante autour d'une rose montée sur un piédestal. Il ne trahit pas la structure de sa famille olfactive et évolue avec toute la majesté des grands chypres, parvenant pourtant à rester, de bout en bout, caressant, enjôleur et festif.

Le départ est clair, légèrement fruité, tel une voix qui dès les premières notes attrape son public et le prépare à un moment peu banal. Rapidement, la rose arrive, prend la place et envoûte : accompagnée d'un orchestre virtuose d'ylang-ylang et tubéreuse qui met sa voix puissante en valeur, elle conquiert le monde par sa netteté. Le fond ne se dévoile que bien tard, comme pour laisser s'exprimer la vigueur intarissable et phénoménale de la vedette. Au bout du compte, Diva est féminin en diable, rieur, un peu castafioresque certes mais tellement optimiste et sincère qu'on ne peut, à la fin du spectacle, qu'applaudir.

mercredi 8 décembre 2010

Balman, Balmain


Balman est sorti bien avant la Balmania, cet engouement autour de la célèbre marque de couture parisienne depuis qu'elle a été reprise en main par Christophe Decarnin, et cela se voit plus que ça ne se sent : un nom facile et peu évocateur, un flacon sans audace... ces premiers abords furieusement fades sont à mille lieues de l'image forte, urbaine et rock de ce qu'est devenu Balmain depuis qu'il a vu le jour.

Je n'avais jamais fait attention à lui jusqu'à présent mais, l'apercevant en bas d'une étagère ce matin, j'ai voulu voir à quoi il pouvait bien ressembler. Heureuse surprise : j'ai découvert là une composition subtile et très réussie. Alors que les nez ne savent plus toujours sur quelle ficelle tirer pour renouveler l'offre auprès des hommes, Balman s'avance avec assurance et calme autour d'une note de lavande cendrée parfaitement sobre, masculine et pourtant bien présente, portée par un fond boisé et musqué qui évite avec soin de verser dans le trop classique ou dans l'avant-gardiste. Balman propose un sillage agréable et tout à fait compréhensible qu'on est pourtant loin d'avoir senti partout. Il retranscrit assez bien la qualité principale qu'on doit trouver dans le vestiaire d'un homme : la juste mesure, un choix restreint d'éléments assemblés sans recherche d'effets spectaculaires, se contentant de souligner sa personnalité au lieu de l'annoncer. Il y a beaucoup d'équilibre, de tenue, de classe dans ce parfum : pourvu que cela dure, car il me semble par ailleurs bien mal armé pour survivre au perpétuel ménage de printemps que les responsables marketing aiment entreprendre dans les gammes de nos augustes maisons.

samedi 4 décembre 2010

Givenchy III, Givenchy


Plus humble que Givenchy III, cela me semble difficile à trouver. Proposé pendant de longues années dans un flacon insignifiant, sous un nom qui peine à déchaîner les passions et s'ouvrant sur des notes fugaces rappelant une aquarelle, il faut une certaine dose de persévérance pour lui accorder sa chance, ou bien n'avoir connu que lui.

Derrière ces abords quelque peu décourageants se cache en réalité une rose ravissante. Le tableau évanescent des premières minutes, dans des tons vert d'eau, plutôt poivré, se dissipe peu à peu telle une nappe de brouillard et l'on avance comme sur une barque vers ce point focal invisible au départ : une rose à la fois nette et réservée, éclatante au milieu de ce climat humide. Le fond révèle une construction chyprée d'école : mousse de chêne, patchouli, vétiver, pas plus d'ingrédients qu'il n'en faut, pas moins non plus.

Givenchy III me fait immédiatement penser à Rose de Nuit (Serge Lutens) dans une version plus mystérieuse, plus diaphane, plus parisienne aussi. Il s'en dégage une impression de beauté policée : le sillage est à la fois présent et discret, l'exécution classique et remarquable. Paradoxalement, c'est cette sagesse relative qui en fait un parfum séduisant, car il ne manque pas de personnalité mais sait simplement ne pas abattre toutes ses cartes en quelques secondes. Son aspect pâle et éthéré, à la voix grave presque masculine, le rend beaucoup plus moderne qu'on aurait d'abord pu le croire. Il est heureux qu'après une courte période de disparition, Givenchy l'ait réédité.

mercredi 1 décembre 2010

Knowing, Estée Lauder


Aujourd'hui j'ai découvert Knowing d'Estée Lauder. Je suis un lecteur régulier du site auparfum.com et j'ai été interpellé par un récent avis de Jeanne Doré consacré à ce parfum que je n'avais jamais pris la peine de sentir auparavant : d'humeur curieuse cet après-midi, c'est vers lui que je me suis spontanément dirigé.

Aujourd'hui je croyais donc découvrir Knowing d'Estée Lauder pour la première fois, et il n'en fut rien : à peine avais-je vaporisé quelques gouttes sur la mouillette, je réalisai que je connaissais Knowing depuis des années et ne savais pas que c'était lui !

Ce sillage frondeur, aigu, au caractère incroyablement fort, je l'ai en effet d'abord senti il y a une vingtaine d'années dans les pas d'une amie de ma mère, à une époque où son panache époustouflant collait assez bien à l'air du temps (fastueux, un brin décadent, et plutôt pas modeste). Je le détestais : il manquait tellement de douceur et tellement de manières !

Puis il a disparu pendant fort longtemps de mon petit spectre, avant que je ne rencontre dans le cadre de mon métier une cliente qui le portait. C'était en 2008 et dans l'entrefait, mon goût s'était affiné, avait mis de côté certains parfums un temps idôlatrés et réhabilité d'autres jus que j'avais trop vite discrédités. Knowing, pourtant, ne connaîtra pas ce sort. En le retrouvant aujourd'hui, je retrouve l'odeur perçante de cette cliente pourtant aimable, celle-là même qui suivait la bonne copine de ma mère quelques années plus tôt, et rien n'y fait : il sent fort, atrocement. Certes il est bien fait et a bien plus de corps que nombre de sorties plus récentes, mais c'est un brise-glace qui fend tout devant lui, sans discernement et sans gêne. Sa personnalité considérable ne me séduit pas, comme ne m'a pas séduit le Soir de Lune de Sisley qui me semble d'ailleurs lui rendre un hommage très appuyé.

Une dernière remarque, enfin : rêvé-je, ou Knowing n'est-il pas lui-même le calque du mythique (et néanmoins furieux) Poison ? Cette valse rose-prune en coeur me convainc absolument de la filiation, et explique sans doute aussi ce rejet puissant qu'il m'inspire. Je dois toutefois lui reconnaître un mérite évident : peu nombreux sont ceux qui peuvent aussi brillamment nous replonger en un éclair dans une authentique ambiance années 1980 (laque Ellnett, Mercedes rutilante, clubs de golf dans le coffre...) !