vendredi 23 décembre 2011

Jicky, Guerlain

Je dois presque intégralement à Guerlain mon goût pour le parfum. Habit Rouge fut mon premier, Héritage le suivit de peu, puis il y eut un épisode Mouchoir de Monsieur, et entre eux les essais ponctuels de Mitsouko, Eau de Fleurs de Cédrat, Vol de Nuit ou Shalimar, souvent renouvelés, pour le plaisir pur d'apercevoir ce qui les lie par leur sang commun : la joie. Pourtant, il y a très peu de temps que je me suis intéressé au patriarche de cette illustre famille, ce kilomètre zéro de la parfumerie moderne qu'incarne le mythique Jicky.

Si le programme de Jicky tient en peu de mots (lavande, vanille, civette), la première chose qui frappe est le sentiment de familiarité intense qu'il diffuse : qu'on soit un jour allé l'essayer ou non importe peu, on l'a forcément senti dans les pas d'un étranger devant soi ou dans le cou d'un parent plus ou moins proche.

De fait, si ses trois ingrédients principaux distillent leurs tours caractéristiques (une lavande fraîche et vivifiante, une vanille moelleuse et douce, une civette âpre et un brin décadente), on s'aperçoit vite que le tout est infiniment supérieur à la somme de ses parties : Jicky est d'abord une signature, une impression, ce panache parisien qui sait d'instinct où est le beau, en particulier là où on ne s'attend pas à le trouver. Il est à la croisée des sexes autant qu'à celle des univers parfumés, brouille les cartes et se fait pourtant inoubliable. Plus abstrait et plus brut que le précieux Mouchoir de Monsieur qui lui doit tout, il jette les bases du génie Guerlain avec un éclat que ses 120 ans n'ont pas atténué. Voilà un classique qui n'a rien de classique, un timide impressionnant, un paradoxe magique, emprisonné dans le plus beau flacon du monde.

lundi 12 décembre 2011

Gin Fizz, Lubin

Autre renaissance réussie : Lubin. Après le magistral Idole d'Olivia Giacobetti en 2005, Gilles Thévenin, nouveau propriétaire de la marque, a entrepris d'aller fouiller dans le grenier de la maison et a déniché dans les précieuses archives des formules trésor dont il envoie balader la poussière par des reformulations étincelantes. Ainsi Gin Fizz, un floral des années 1950 créé en hommage à Grace Kelly, dont le nom rapide et tonique annonce un programme réjouissant, a-t-il rejoint Idole sur les étagères.

Ce parfum est amusant : on perçoit en effet aux premières notes l'amertume et la fraîcheur du cocktail éponyme, puis il se transforme doucement en un fleuri discret en définitive plutôt sage, qui retient son sillage à quelques millimètres de la peau et ne se départit jamais d'un éclat juvénile. On est loin des fleurs d'oranger de crème solaire ou des tubéreuses envahissantes : ici, les fleurs blanches ne sont retenues que dans leur aspect velouté. Tout au long de l'évolution, la fraîcheur reste le caractère principal du parfum, ce qui est beaucoup plus rare qu'on ne le croit dans cette famille olfactive : Gin Fizz fait l'effet d'une boisson glacée en plein été. Délicieux, parfaitement élégant, reformulé avec un grand talent, il a en plus le mérite d'être parfaitement unisexe... Voilà un parfum au chic très simple qui fait plaisir.

dimanche 4 décembre 2011

Fougère Royale, Houbigant

Après déjà plusieurs morts, la marque Houbigant a réapparu l'an dernier, et avec elle le mythique Fougère Royale qui lui a valu sa notoriété. Dans quelle mesure la formule actuelle ressemble-t-elle à l'originale ? Nul ne le sait (ce parfum a presque 150 ans). Quoi qu'il en soit, outre le fait qu'aujourd'hui encore on crée de nouveaux parfums apparentés à la famille qu'il a initiée, ce Fougère Royale étonne en premier lieu par son éclatante modernité. Pas un soupçon de vieillerie, pas la moindre trace de désuétude, et au contraire quelque chose d'incroyablement vibrant et d'intense qui ne le place pas du tout sur le terrain où je l'attendais.

Je m'étais imaginé une odeur de beau savon, une lavande nette posée sur une verdure naturaliste : j'en suis pour mes frais. La puissante note verte abandonne son astringence habituelle pour une profondeur moelleuse et excitante qui surprend par l'insistance de son caractère flatteur et caressant. On distingue, en toile de fond, un vétiver somptueux, discret, sans cesse flouté par l'omniprésente coumarine, et il y a sur ce tableau tout vert de perpétuels reflets d'or : Fougère Royale rappelle sa présence chatoyante au moindre courant d'air.

D'ailleurs, ce qui frappe sans doute le plus dans ce parfum très cher (120 euros les 100ml, tout de même), c'est son luxe, la qualité évidente de ses ingrédients rivalisant avec celle du Sycomore de Chanel. Un parfum pour de très belles occasions en somme, pour une valse au Ritz ou une dernière cigarette.