lundi 24 septembre 2012

Une voix noire, Serge Lutens

Nous y sommes. Ce grand parfum autour duquel Serge Lutens tourne depuis plusieurs années, tirant les ficelles un peu trop à droite (Rousse, Jeux de peau) ou un peu trop à gauche (Bas de soie, Five o'clock au gingembre), il le tient enfin, dans ce bel hommage à la chanteuse Billie Holiday qui nous arrive sous le nom magnifique d'Une voix noire.

Billie Holiday aimait glisser une fleur de gardénia dans ses cheveux, et lorsqu'elle chantait de sa voix chaude et funambule, ses silences et ses étouffements résumaient à eux seuls tout le prix et tout le poids de la vie. Il y avait, dans les aspérités de son chant, toute l'encre de son âme : fragile, abimée et invincible.

Est-ce là le point de départ du parfum ? ou bien l'envie de composer un gardénia a-t-elle naturellement mené Lutens et Sheldrake vers cette inspiration ? Ce n'est pas très important. La cohérence entre le thème choisi et son exécution, devenus ensemble la traduction de ce que la belle chanteuse a susurré à l'imagination du grand Serge, compose l'un des plus poignants parfums de fleurs blanches qu'il m'ait été donné de découvrir.

Une voix noire m'évoque trois couleurs : le orange, le noir et le blanc. Le orange des fruits—et de l'orange d'ailleurs, extrêmement sucrée (d'ou une apparence presque trop similaire aux récentes sorties de la marque) mais aussi fruitée : on ressent une impression de rondeur et de maturation caractéristique de l'essence de pêche, allégée par un voile plus lumineux en tête (aldéhydes ? violette ?). Le parfum se présente d'abord sous ces reflets de cuivre, tel une enveloppe moelleuse et tiède qui fait l'effet d'une gorge et qui sera, tout au long de l'évolution du sillage, sa caisse de résonance.

Le blanc ensuite, bien sûr, le blanc de la fleur, le blanc des fleurs (car l'essence de gardénia n'existe pas), duveteux et suave comme leurs doux pétales. Fleur d'oranger, tubéreuse, jasmin virevoltent en cadence dans le ventricule orange et éclosent au soir de tout leur pouvoir narcotique. On ne les distingue pourtant jamais seules : elles restent en compagnie des fruits mûrs qui les soutiennent comme l'orchestre n'abandonne pas la chanteuse en route, et l'effet parfois triste et contemplatif des cœurs fleuris est ainsi totalement absent.

Le noir, enfin. Quelque chose brûle, quelque chose crame dans Une voix noire : au fond, tout au fond du parfum, cette sensation de combustion (donc à la fois d'ardeur et de mort) chatouille, interpelle et terrorise. Cette note fumée et liquoreuse, très proche de celle qui signe le magnifique Femme de Rochas, semble se terminer sur un tison dont la pointe remue jusqu'à la syncope les derniers effluves de ce parfum majeur, dessinant au fusain la partie sombre d'un jus qui, pareil à la voix de Billie, oscille avec allégresse entre l'euphorie et le désespoir.

Tout comme la voix qui l'a inspirée, Une voix noire est profond, vibrant et pathétique. C'est un immense chef d'oeuvre, une interprétation éblouissante et incarnée du parfum fleuri, beau à vous tirer les larmes. J'en reste... sans voix.

5 commentaires:

  1. Quelle belle description sensible et précise!
    Les sorties lutensiennes m'ont beaucoup déçue ces dernières années, alors j'ai hâte de découvrir ce qui me semble, à la lecture de cet hommage, être un joyaux.
    Bien que fatiguée par la dénomination "Noir(e)" omniprésente dans la parfumerie actuelle, celle-ci m'apparait être justifiée.

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  2. ooops...un joyau...c'est mieux ;-)

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  3. Merci Jeeks ! Je suis bien d'accord sur le sempiternel recours à l'adjectif "noir"... sauf qu'ici, pour une fois, cet épithète est factuel. Cela dit, si ça pouvait être la dernière fois, ça ferait sans doute plaisir à tout le monde ^^

    Concernant vos compliments, je vous remercie vraiment ! J'espère qu'Une voix noire vous séduira autant qu'il m'a séduit... :)

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  4. Décidément, les grands esprits...:-) :

    Cesaria et Toña, saudade

    Un soir, à Mexico : du fond d'un hall d'hôtel,
    La voix de Cesaria se répand dans les rues,
    c'est l'echo du chant de Toña :
    Même mélancolie, même timbre de miel
    Magnifiant des clichés fait d'amours disparues,
    Noyées d'alcool et de tabac.

    … Samedi, Cesaria est morte. Et avec elle
    Ses ongles, sa saudade, et le grain de sa voix
    Aux couleurs de son île noire.
    Jadis, à Veracruz, Toña, aussi rebelle
    S'éteignait. Bolero ou morna : même croix,
    D'un port à l'autre, et même histoire.

    On a bâti depuis, pour vous deux, un autel
    Pittoresque et mondain, où vos vies dissolues,
    S'étalent à l'envi, sans fard.
    Mais pour moi, ce n'est pas ce velours : c'est le sel
    De votre tequila, ou de vos plages nues
    Qui fait même aimer le cafard.

    (écrit en décembre 2011)

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  5. Je passe la semaine en compagnie de M. Serge Lutens. Vous nous rejoignez? Du 2 au 6 sept. de 20h à 20h30 sur Fce Culture. PB

    Réécoutez l'émission du 2 septembre : "A l'origine", en suivant le lien :

    http://www.franceculture.fr/emission-a-voix-nue-serge-lutens-15-2013-09-02

    Episode "2" : "La photographie".
    http://www.franceculture.fr/emission-a-voix-nue-a-voix-nue-serge-lutens-25-2013-09-03

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