mardi 20 août 2013

Héritage, Guerlain

Jean-Paul Guerlain s'est probablement beaucoup amusé à peaufiner Héritage le bien nommé, lui qui avait déjà succédé à trois de ses ancêtres à la tête de la maison : comment ne pas succomber au plaisir de composer un hommage symphonique, un parfum-somme, quand on est assis sur un tel patrimoine ?

De fait, Héritage reprend toutes les caractéristiques de la famille Guerlain : le sourire de papa (Habit Rouge), la gentillesse de grand-mère (L'Heure bleue), le charme de tonton (Derby), la discrétion de l'arrière-tante (Après l'Ondée)... C'est un bel oriental où l'on retrouve la bergamote, les épices, la vanille et le patchouli, toutes les gourmandises maison assemblées avec un talent rare : l'équilibre de la composition force le respect, et il faut être bien difficile pour ne pas l'aimer, ou tout au moins reconnaître le génie qui a enfanté ce rejeton si parfait.

Oui mais voilà : en reprenant ainsi les traits de tous, il offre un visage radieux et avenant mais sans surprise, alors que ses aïeuls, précisément, se distinguaient chacun par leur personnalité propre et avaient ajouté au prestige de la lignée par l'accentuation de leur caractère : c'est sans doute la raison pour laquelle ce superbe parfum sans défaut est finalement toujours resté dans l'ombre des autres, faisant honneur à son nom illustre sans que jamais ce ne soit à lui qu'on pense quand pourtant il est prononcé. Après tout, voilà bien le paradoxe à l'origine de tant d'histoires de famille : c'est lorsqu'on s'y efforce de bien faire qu'on y reçoit le plus d'ingratitude...

lundi 19 août 2013

N°22, Chanel

Le N°22 de Chanel faisait partie des essais proposés par Ernest Beaux à la couturière lors de la sortie du N°5. On ne s'étonne donc pas de leur ressemblance frappante, et en effet le N°22 est une sorte de N°5 qui, las de l'ambiance dorée de la fête au salon, sort prendre un peu l'air sur la terrasse. Mettant l'accent sur les aldéhydes et la blancheur de la formule, il se distingue de son illustre aîné par un tempérament plus diaphane, un teint rose pâle, un sourire vague et rêveur.

Il a été dit et écrit en bien des endroits qu'un homme pouvait à l'occasion se l'approprier sans honte : je n'y vois certes aucun inconvénient, mais l'idée paraît saugrenue. Le N°22 est en tous points la petite soeur fraîche aux cheveux relâchés qui laisse planer derrière elle l'intense sortilège qui captive l'instinct mâle depuis la nuit des temps : innocente, son mystère n'a d'égal que sa puissance.

Ce beau parfum gagne en pureté à mesure que passent les heures, et semble fait pour atteindre tout son équilibre au moment d'aller se coucher : après l'insouciante légèreté qu'il a diffusée tout le jour, il devient alors un philtre irrésistible et dévoile, après des notes de métal, de poudre et de talc, une odeur de peau que l'on meurt de caresser. Jamais pourtant, même au moment de cet abandon, il ne quitte son imperturbable distinction. Chanceux celui qui le rencontre dans l'alcôve...