mercredi 25 septembre 2013

Pour un homme, Caron

Le temps passe et je commence, enfin, à succomber à la ritournelle désuète de Pour un homme.

Il faut admettre que sa formule ne peut cacher son âge (bientôt 80 ans), et semble taillée pour accompagner un rituel de rasage que bien peu doivent encore respecter. C'est en fait tout le charme de ce parfum : son sillage frais et suave transforme celui qui le porte, quelle que soit sa tenue vestimentaire, en parfait gentleman.

En réalité, il n'y a là rien de très compliqué : de la lavande et de la vanille en quantité dans une brume de coumarine, et presque aucune note autour. C'est si simple, si évident, si naturel que je suis longtemps passé à côté. Ces atours classiques ne sont pourtant pas faciles : la préciosité qui s'en dégage n'a rien des colognes "sport" contemporaines. La vanille en particulier semble embrasser sa cousine de chez Guerlain, cette fameuse signature orientale évocatrice du Paris fastueux de la Belle Epoque.

Bon an, mal an, Pour un homme est parvenu à traverser les décennies jusqu'à nous : c'est aujourd'hui un choix malicieux, une alternative originale à des parfums plus récents qui lui doivent beaucoup, Le mâle en tête, et devant lesquels il impose son beau visage noble, certes parsemé de quelques rides, mais l'esprit toujours aussi vif.

jeudi 19 septembre 2013

Spiritueuse Double Vanille, Guerlain

Succombant à son tour à cette tendance récente dont la paternité revient sans conteste à Serge Lutens, et qui consiste à isoler un ingrédient de parfumerie pour composer autour de lui une formule nouvelle, Guerlain a initié, avec L'Art et la Matière, une collection déjà riche qu'a récemment rejointe un parfum qui ne lui était d'abord pas destiné : Spiritueuse Double Vanille.

Si je dois bien admettre que cette mode, bien souvent, me fatigue, elle qui reproduit le phénomène de plagiat déjà bien trop fréquent dans la parfumerie de masse, et s'illustre par un goût infini de la variation qui confine à l'absurde (combien de "Private collections", d'"Hermessences", de "Collections exclusives" se sont fendues d'un oud/d'une rose/d'un ambre ces dernières années, dont les différences ne sont plus bien souvent que des détails, et la raison d'être, une peur toute bête de ne pas en être, justement ?), je reconnais bien volontiers qu'il y a, de la part de Guerlain, un sens à ce qu'on rende à la vanille ce qu'elle a tellement donné aux créations de la maison, et qu'on lui réserve le traitement de faveur qu'elle avait depuis longtemps mérité.

Cette épice, Spiritueuse Double Vanille se propose de nous la restituer sous une forme merveilleuse et irrésistible, vivace, naturelle, brillant de l'éclat sombre des graines lorsque, de la pointe d'un couteau, on entrouvre la gousse et que se libère son arôme coulant, lascif et savoureux. Ce prodige en soi s'accompagne d'un raffinement supplémentaire : le voile léger d'un alcool vieux, un rhum, qui a pris avec l'âge un peu du goût de bois du tonneau qui le renfermait. Une subtile note fleurie élève l'ensemble vers les sommets car, outre une exécution sublime, un rendu à la fois chatoyant et ténu, un sillage d'une gourmandise d'autant plus prononcée qu'elle n'est que suggérée, Spiritueuse Double Vanille atteint le luxe suprême de parfaire au delà de ce qu'il semblait possible d'imaginer cette sensation si rarement bien exécutée en parfumerie : l'intimité. C'est une réussite somptueuse, triomphale, qui couronne trois vertus rarement conjuguées : l'intelligence, l'instinct et la virtuosité. Indépassable.

dimanche 15 septembre 2013

Pour Homme, Bottega Veneta

Pour une marque de luxe, la sortie d'un premier parfum remplit une fonction bien précise. Dans de nombreux cas, c'est très prosaïque : il s'agit de remplir les caisses de l'entreprise rapidement en profitant d'une notoriété croissante, et le cahier des charges s'en ressent. Le parfumeur chargé de traduire en odeur l'identité de la maison évite les sentiers de traverse et emprunte plutôt les autoroutes d'un succès facile ; ainsi, chez Repetto cette année, a-t-on eu droit à un énième pseudo-chypre fruité : c'est sans grand risque, ça plaît, ça marche. Dans d'autres cas, la marque se mouille davantage, et tâche au contraire de se démarquer par des choix beaucoup plus audacieux. Ca peut être un jeu casse-gueule (Balenciaga et sa violette qui a peiné à convaincre), mais quand ça fonctionne, c'est le jackpot (Angel chez Thierry Mugler, Lolita Lempicka). Et puis il existe un troisième cas de figure, plus rare car vraiment dangereux dans un marché aussi concurrentiel que la parfumerie : celui de la marque qui, coûte que coûte, veille à ce que son premier parfum colle à l'image qu'elle s'est patiemment fabriquée, quitte à ce que, par ce positionnement exclusif, elle doive se satisfaire de retombées financières moindres. Après la sortie d'un premier parfum pour femme extrêmement distingué, élégant et discret, il semble clair, avec l'arrivée en cette rentrée d'un masculin du même acabit, que c'est cette troisième option qui a été choisie chez Bottega Veneta.

La marque de maroquinerie et de mode italienne s'est spécialisée dans des créations dans l'air du temps qui pourtant évitent les effets de saison : on pourrait en dire autant de ce parfum masculin dont la ressemblance la plus évidente avec un autre déjà connu est le Jazz d'Yves Saint Laurent : comme référence, on pouvait choisir plus simple ! On retrouve ainsi notamment la sauge et les baies, le patchouli et une délicieuse note de cuir travaillée avec le talent habituel de Daniela Andrier. C'est elle qui, en compagnie d'Antoine Maisondieu, a mis au point cette formule, en sachant retranscrire avec fidélité l'aura luxueuse de la maison vénitienne. Elle a choisi une famille olfactive—les cuirs—qui assure rarement de se retrouver en tête des ventes, mais est parvenue une nouvelle fois, comme elle l'avait fait chez Prada avec Amber pour homme, à concevoir un parfum moderne et immédiatement classique. Ainsi, cette partition aromatique cuirée me rappelle-t-elle aussi le sublime Derby de Guerlain, dont elle a en quelque sorte ramassé les notes sur une ou deux octaves : là où Derby étalait sa grande tessiture, Bottega Veneta arrondit les angles par un effet de musc (pourtant absent des notes recensées dans la composition officielle) qui caresse le nez par sa douceur caractéristique. Ce traitement contemporain d'un thème parfumé très 80s permet de retrouver l'ambiance virile qui faisait fureur alors (Jules, Tsar...) dans une version atténuée que l'on pourrait, avec humour, appeler "politiquement correcte". En cela, mon esprit soucieux de ces choses s'amuse de ce que l'un des meilleurs parfums pour homme de ces dernières années soit le fruit du travail d'une femme : je ne pense pas qu'un homme se serait tiré de l'opération avec la même finesse. Quoiqu'il en soit, voilà une nouveauté fort réussie, à laquelle je souhaite un succès mérité.