mercredi 16 avril 2014

N°5, Chanel

Comment entamer le billet le plus casse-gueule qui soit : celui consacré au parfum le plus mythique de tous les temps ?

Je commencerai par dire que je n'ai jamais eu d'attirance pour le N°5, dont l'odeur ne m'a longtemps absolument rien évoqué. Ma soeur en avait une miniature lorsque nous étions adolescents et je l'avais donc forcément senti, mais il ne m'avait pas laissé de souvenir particulier et n'a pour ainsi dire jamais fait partie de mon entourage.

Il y a quelques années cependant, par pure coïncidence, ma grand-mère, grande fidèle de l'Ô de Lancôme devant l'Eternel, s'en est entichée le temps d'un flacon au même moment où ma soeur a fait la connaissance d'une jeune femme devenue sa meilleure amie qui ne jurait que par lui : le N°5 est alors apparu un petit peu dans ma vie, dans les pas de deux personnes de générations très différentes, ne m'aidant pas vraiment à dessiner les contours de ce parfum étrange qui, je devais bien m'y résigner, m'échappait.

C'est à force de tentatives plus récentes à l'occasion de passages devant les stands Chanel des grands magasins que lui et moi sommes enfin parvenus à nous lier. Ce qui me frappe avant tout lorsque je le sens, c'est d'une part sa double personnalité (il me paraît aussi doux qu'altier) et de l'autre ce dont je parlais en préambule : la difficulté qu'on peut ressentir en voulant l'analyser, l'examiner, se prononcer à son sujet.

Le N°5 est le parfum abstrait par excellence : les aldéhydes du départ, ces notes synthétiques qui allègent la formule, font l'effet d'un brouilleur. Une note de talc un peu savonneuse ressort la première dans un registre un brin désuet mais néanmoins élégant et surtout très féminin. Ensuite, le meilleur arrive : les précieuses essences de fleurs et plus encore le riche fond de vétiver et de santal s'affirment et mettent en avant leur qualité par une intensité et une profondeur devenues rares. C'est à ce moment-là, une à deux heures après l'application, que le N°5 dévoile sa grande beauté, son aspect précieux et attirant, et que la légère note de fumée qui vient patiner son éclat chatouille le nez et donne envie d'y revenir, l'air de rien. Alors, dans ce petit instant où l'on a bel et bien oublié son histoire, son importance, son prestige, on aperçoit enfin pourquoi, entre tous, c'est lui qui reste : l'amiral de Chanel est avant toute chose un bijou qui vous attrape comme l'amour, sans que vous ayez eu le temps de le voir venir.

lundi 7 avril 2014

Alien, Thierry Mugler

Le jasmin en parfumerie se distingue par une caractéristique singulière : le refus de la capitulation. Alien, parfait successeur au puissant Angel, l’assoit intelligemment sur un accord d’ambre et d’encens qui le cryogénise. Stable, pur, débarrassé de son habituelle odeur de fanaison, il fend l’air d’un éclat de métal poli irisé, de couleur or-argent, et renouvelle le thème oriental fleuri avec une originalité en tout point fidèle à l’esthétique Thierry Mugler, à la fois étrange et séduisante. Etonnant et très réussi.

Dans sa version "Absolu", ce parfum se concentre, replie ses notes sur celles du fond, brillantes, chaudes (vanille, ambre et musc en quantité), et atteint un degré d'agrément exceptionnel. On y verrait presque une ressemblance à l'odeur à la fois douce et prégnante de la cire d'abeille, teintée d'une touche chocolatée, et pourtant tenue par le haut d'une main de maître par ce jasmin qui empêche le parfum de verser dans une ambiance gourmande. On est rarement gâté de nos jours par un parfum grand public aussi original, travaillé et abouti.