mercredi 2 juillet 2014

L'Homme idéal, Guerlain

Le marché de la parfumerie est une sorte de grande marée où les nouveautés arrivent presque aussi vite qu'elles repartent ou se font oublier : peu nombreuses sont celles qui parviennent à sortir de l'eau pour mener sur la terre ferme une carrière auréolée d'un succès durable. L'Homme idéal, petit dernier de la dynastie Guerlain, a semble-t-il toutes les chances de faire partie de ces quelques rares gloires dont on se souviendra.

Le choix du nom, tout d'abord, mérite des applaudissements particuliers. Combien de (centaines de) fois le mot "homme" a-t-il été utilisé en parfumerie masculine ? Il faut un tour de force pour réussir à le renouveler et le faire claquer à nouveau : l'usage de cette locution toute faite, évidente et limpide y parvient pourtant. C'est comme si les générations de L'Homme, de Pour Homme, Pour un Homme, Monsieur et tutti quanti n'avaient jamais existé et que soudain s'avançait devant nous le seul, l'unique : l'idéal. Félicitations à Guerlain pour la trouvaille.

La promotion publicitaire s'inscrit dans une veine similaire. On sent l'influence forte du film créé pour La Petite robe noire : même musique jazzy, même aspect graphique ici limité au noir et blanc sur lequel seul l'or du parfum ressort, même réalisation rythmée et saccadée qui s'imprime facilement dans l'esprit et séduit aussitôt. C'est d'une efficacité redoutable en plus d'être léger, badin, à mille lieues des poncifs utilisés pour la gente masculine dans l'industrie où l'on joue davantage sur la force, l'indépendance voire même l'argent pour susciter l'identification. D'ailleurs, aucun homme n'apparaît à l'écran : il n'existe qu'en creux, contenu dans le flacon. Voilà un coup incroyablement malicieux qui démode en quelques secondes les traditions très éculées du marketing parfumé.

Le parfum lui-même, enfin, semble taillé pour le succès. Pourtant, ce n'est pas dans son originalité (au sens littéral) qu'il brille : L'Homme idéal évoque dès la première vaporisation et jusqu'à ce que s'étiolent ses dernières vapeurs une foule de prédécesseurs plus ou moins célèbres, auxquels il emprunte des qualités diverses qui fonctionnent à merveille une fois réunies ensemble.

Les ressemblances les plus frappantes sont celles à One Million d'une part, le coup de canon de Paco Rabanne, mille fois décrié comme l'une des créations les plus vulgaires qui soient et dont on a pourtant sans doute trop peu reconnu les qualités intrinsèques, et Allure pour Homme d'autre part, qui était resté très seul sur sa branche à consommer son beau succès. De One Million, L'Homme idéal retient la trame orientale boisée et légèrement sucrée. D'Allure, le grand écart entre des notes fraîches et presque crissantes (ici, une lavande minérale qui n'est pas sans rappeler aussi Gris clair... de Serge Lutens) et un fond chaud et langoureux.

En réalité, l'ouverture de L'Homme idéal fait sourire l'amateur : cet aspect à la fois fusant et caressant, net et pourtant suave incarne à la perfection ce qu'est devenu l'idéal parfumé masculin aujourd'hui, et l'on sent que c'est précisément à cela qu'a travaillé Thierry Wasser et qu'il y est, en quelque sorte, parvenu. Les hommes du XXIème siècle ne rechignent plus devant des compositions plus féminines (j'entends par là des assemblages de notes très onctueux, presque lascifs, ce qu'étaient assez peu les parfums créés jusqu'à la fin des années 1990) et L'Homme idéal en fait une synthèse brillante. Du reste, c'est dans le fond que le nouveau Guerlain délivre ses plus belles surprises : passé le départ chaud-et-froid, un peu fumé et résineux (on pense au caoutchouc, qui d'ailleurs recouvre une partie du flacon), apparaissent les deux ressemblances les plus nobles : Vétiver Tonka d'Hermès, et surtout Tonka impériale... de Guerlain.

S'il y a bien une chose qui me plaît réellement dans L'Homme idéal, c'est cet usage presque amoureux de la fève tonka, comme si le parfum composait autour d'elle une déclaration qui met du temps à arriver. Et quelle splendeur ! Il faut dire que chez Guerlain, on sait s'occuper de cette matière première qui ajoute là où elle passe la petite caresse, l'accolade tendre, le geste souriant qui vient à bout de tous les cynismes et de toutes les réticences. L'Homme idéal lui fait faire un joli pas-de-deux en compagnie du vétiver (d'où le lien très direct à la création de Jean-Claude Ellena chez Hermès), deux notes qui ont signé beaucoup de parfums masculins ces dernières années, mais rarement avec un résultat aussi convaincant.

Alors, au bout du compte, cet homme-là est-il aussi idéal qu'il le promet ? Oui et non. Je suis tout à fait enthousiasmé par la cohérence de l'ensemble, comme je l'évoquais en introduction, et par sa réalisation impeccable. Indiscutablement, le parfum est réussi. Il sent bon, très directement ; il est dans l'air du temps ; les ingrédients utilisés sont d'une facture très au dessus du lot ; l'assemblage enfin est d'une délicatesse avec laquelle ne peut rivaliser son concurrent le plus frontal, One Million, au point presque d'apparaître comme une correction de ce qu'avait raté le premier. Pourtant, par son manque d'invention et par cette conception méthodique et implacablement commerciale, cette volonté avouée de donner au peuple ce qu'il attend au lieu de créer pour faire venir à lui, L'Homme idéal me dérange un peu. Mais c'est tout moi, ça : je me méfie toujours de ce qui semble trop beau pour être honnête...

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