samedi 6 décembre 2014

Beige, Chanel

Beige reprend l'idée du parfum de fleurs blanches à zéro et montre à tout le monde comment il fallait s'y prendre. Assemblées en un petit bouquet serré, les tiges coupées bien net pour que leur verdeur monte au nez mais sagement atténuée sous une gaze d'aldéhydes, les voilà sous un jour neuf, luxueuses comme au premier, fraîches, ivres du soleil qui leur a permis d'éclore et donne à leur sillage l'or dont il semble fait. Une note saline presque imperceptible ajoute le supplément d'âme : et voilà !

Archétype du beau parfum français, classique, familier et pourtant incontestablement unique, il couronne la gamme Chanel par son expression parfaite du style maison et assoit Jacques Polge au firmament des nez contemporains, loin, très loin de ses consoeurs et confrères. Merveilleux.

vendredi 5 décembre 2014

Equipage, Hermès

Plus jeune, j'ai souvent pensé que l'on choisissait un parfum en fonction de notre personnalité. Ce n'était pas une erreur complète, puisque d'aucuns passent leur vie dans une fidélité absolue à leur premier amour, dans le lit comme dans le cou. J'étais alors tout occupé à essayer de définir la mienne, convaincu qu'une fois cette tâche accomplie, le choix de mon parfum, le seul, l'unique, ne serait plus qu'une évidence.

A mesure que le temps passe et dilue cette notion vague : la personnalité, dans les méandres de l'expérience et l'océan des rencontres, j'envisage le moment du choix d'un parfum depuis l'angle opposé. Je regarde les flacons, tends l'oreille pour écouter leur petite musique, leur brin de voix, leurs épanchements, et ces espèces de contes qu'ils figurent m'emmènent avec eux le temps d'une valse. Je ne crois plus tellement à l'amour éternel et exclusif et je préfère me dire que j'aurai, selon les circonstances, une inclination nouvelle au fil des époques, et que celui-ci me fera un bon compagnonnage jusqu'à ce que je le délaisse pour celui-là. J'adhère désormais, pour un après-midi ou quelques mois, au caractère d'un parfum selon mon humeur : au fond, cela me paraît plus sensé car la mienne fluctue davantage que le leur--j'ai bien dû me faire à cette vexante idée, et Equipage, le premier parfum masculin d'Hermès, en est certainement l'illustration parfaite.

Equipage m'a observé longtemps, sans ciller, sans vraiment attendre, sans me dire le moindre mot. Tous les deux ou trois ans, je suis allé lui dire un petit bonjour, j'ai essayé de m'approcher, voir si nous serions amis un jour : rien. Un nerf, un os, un bout de moi refusait de renoncer pourtant, sentait que ce parfum élégant, à force, se révélerait, mais le temps a beaucoup passé sans ajouter à ma frustration quelque indice d'amour naissant entre nous ; j'étais sur le point d'abandonner et je l'ai laissé me bouder pendant un bon moment.

L'heure est enfin venue. Je dois ce plaisir immense à une bataille personnelle que je viens d'emporter sur moi-même : celle de l'apprentissage de la patience. Et je crois très modestement que c'est là le propos d'Equipage : prendre le temps, s'en accommoder, s'y fier, apprendre à sentir, à grandir peut-être, à aimer davantage. Le goût des belles choses est là, dans une expression simple, naturelle, vaillante, sereine. C'est un parfum d'herbes et de vent, d'étoffe et de fumée, un nuage de poésie pour apprendre à bien vieillir. Archétype du parfum masculin aromatique, il dissimule sous un aspect sobre et classique une espèce de force étonnante et concentrée construite autour d'une note de tabac froid très seventies qui a plutôt bien traversé les décennies. Il fait partie de ces quelques merveilles pareilles au costume gris bien coupé et à la chemise bleu ciel repassée à l'amidon : tous ceux qui savent qu'il ne sert à rien d'en faire trop reconnaîtront en Equipage l'ami parfait, infaillible de distinction et de charme, discret comme le confident à qui l'on veut bien tout dévoiler. Mon petit doigt me dit que, désormais, lui et moi devrions passer bien plus qu'un après-midi l'un avec l'autre.